mercredi 27 décembre 2017

LUCIE CRIES : Interview 1995

Formation basée dans le sud de l'Oise, aux confins de la Picardie et de l'Ile-de-France, LUCIE CRIES eut en son temps une certaine renommée qui lui confère aujourd'hui un indéniable prestige au sein du microcosme Coldwave et post-punk hexagonal.

Rappel d'une interview exclusive réalisée en 1995,
et originellement publiée dans le N°2
du fanzine REQUIEM GOTHIQUE.



Réponses d'Olivier Paccaud (chanteur et bassiste)

Propos recueillis par Hans Cany


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Hans Cany : Bonjour Olivier. Pour commencer, quelques mots de présentation du groupe, pour les lecteurs qui ne vous connaissent pas encore... ?

Olivier Paccaud : LUCIE CRIES est un quatuor, qui comprend deux guitares, une batterie et un bassiste-chanteur. Le groupe est né fin 1988, et a beaucoup évolué jusqu'en 1992, en ce qui concerne sa formation. Depuis, nous sommes beaucoup plus stables.
En ce qui concerne notre discographie, nous avons sorti deux albums, quatre maxis CD (récemment compilés sur 1 CD 20 titres), et participé à une quarantaine de compilations.




La musique de LUCIE CRIES semble apparaître comme une sorte de passerelle entre le Post-Punk, la Cold Wave et le Gothic Rock. Vous êtes-vous impliqués dans la scène punk de par le passé, et vous reconnaissez-vous aujourd'hui comme partie intégrante de la scène Cold/Goth française ?

Je crois que tu as tout à fait raison quand tu dis que la musique de LUCIE CRIES est au croisement du Post-Punk, de la Cold Wave et du Goth. Ces trois styles -assez proches d'ailleurs- nous ont fortement influencés. Des groupes comme THE SISTERS OF MERCY, PLAY DEAD, JOY DIVISION, THE CULT, KILLING JOKE et d'autres comptent parmi nos références principales.

Quant au Punk, on en a aussi écouté pas mal. Personnellement, entre 1984 et 1986, j'étais à fond dans le mouvement alternatif, et parallèlement aux CULT, SIOUXSIE, CURE, KILLING JOKE etc, j'écoutais BERURIER NOIR, CAMERA SILENS, THE EXPLOITED, les TROTSKIDS, REICH ORGASM, et beaucoup de Hardcore, de Thrash etc. C'était le bon vieux temps d' HEIMAT LOS...

Ce que j'appréciais dans le mouvement alternatif, c'était non seulement la musique, mais aussi cette volonté de faire bouger les choses, ces petits labels hyperactifs et passionnés qui fonctionnaient sans moyens, mais avec leurs tripes et leur passion. J'étais très admiratif devant leur volonté de vendre leurs disques par correspondance aux prix les plus bas, et Alea Jacta Est, mon label, fonctionne sur le même principe. Malheureusement, cette scène punk s'est écroulée. C'est bien dommage.

Quant à la scène Cold/Goth française, LUCIE CRIES y est bien sûr liée, mais nous avons pris nos distances avec les goths. Ou c'est peut-être plutôt l'inverse... Car depuis un ou deux ans, la scène "gothique" -plutôt que Cold/Goth- a pris un nouveau visage dans lequel LUCIE CRIES ne se retrouve pas du tout. Pour les nouveaux goths français, le look est l'essentiel. Pas pour LUCIE CRIES. Pour nous, l'essentiel est la musique. Nous n'avons donc pas de look particulier. Et de ce fait, certains goths nous rejettent...



Toujours à propos du Post-Punk, les vieux groupes que tu as mentionnés semblent donc occuper une place prépondérante dans vos coeurs. Peux-tu expliquer ce qu'ils ont de particulier à tes yeux ?

Oui, on adore ces groupes, car ils avaient réellement une âme, une originalité. Pas comme tous ces nouveaux groupes, souvent allemands, avec des cheveux longs, des chapeaux, des gueules blafardes, une voix bien grave... pour ressembler le plus possible aux SISTERS ou aux FIELDS.

KILLING JOKE, PLAY DEAD, JOY DIVISION (etc) ne cherchaient pas à copier. Ils étaient eux-mêmes, tout simplement. C'est tellement important. Etre ou paraître, là est la question !!!...

Musicalement, ce qu'on aime le plus chez le Post-Punk britannique du début des années 80, c'est qu'il y a à la fois l'énergie, la mélodie, et l'âme.




Tes textes font souvent référence à l'Antiquité, surtout gréco-romaine, ainsi qu'au symbolisme lié à la mythologie. D'où te vient ce centre d'intérêt ?

C'est vrai que je suis passionné par les mythologies antiques, mais aussi par les légendes médiévales. Depuis l'enfance, en fait. Et ça ne m'a jamais quitté, puisque je suis aujourd'hui professeur d'histoire-géographie.

Ce que j'aime dans les mythologies, c'est que l'on peut les transposer dans la vie de tous les jours. Les mythologies nous donnent des images formidables pour illustrer certains évènements qui arrivent autour de nous. On a tous connu des "Icare", des gens qui se brûlent les ailes à force de vouloir aller trop près de leur soleil !



Et fondamentalement, quels sont les principaux thèmes abordés dans tes textes ?

La plupart des textes sont avant tout très personnels. Ils expriment mes émotions, mes passions, mes révoltes...Il y a aussi quelques textes plus "politiques", comme "Peste de Cristal" ou "Abyssus Abyssum Invocat", qui traitent de la guerre en ex-Yougoslavie.
"Sol Lucet Omnibus" parle lui du fanatisme religieux...

Aux sujet des textes les plus personnels, ils ne sont pas toujours très explicites, pour des raisons de pudeur. Je dissimule mes sentiments derrière des métaphores, des images tirées de la mythologie...





Qu' identifies-tu à la cité de Carthage, dans les paroles de "Carthago Delenda Est" ?

Ce texte exprime ce qui a toujours été l'état d'esprit de LUCIE CRIES, à savoir que seules foi et passion permettent d'avancer, et qu'il faut avant tout compter sur soi, et non sur les autres. Si l'on avait un slogan, ce serait "Bats-toi pour tes rêves".


Que cherches-tu à exprimer par le biais du texte "Les fous de Messidor" ?

Ce texte traite de la Révolution française, ou plutôt des excès meurtriers des révolutionnaires. C'est une des pages les plus belles de l'Histoire de France. Elle nous a apporté des choses essentielles, l'abolition des privilèges, la fin de la monarchie... Mais la période de la Terreur avec ses excès est affreuse. Le thème sous-jacent de la chanson serait donc : "La fin ne justifie pas les moyens".



Pendant que nous y sommes, peux-tu aussi me dire à quoi font allusion les paroles d' "Abyssus Abyssum Invocat" et celles d' "Ultima Verba" ?

"Abyssus Abyssum Invocat", comme je le disais tout à l'heure, traite de la guerre en Yougoslavie, de la barbarie, de la cruauté, de l'hypocrisie si banales et si prévisibles des hommes.

"Ultima Verba" traite lui plutôt du règne du matérialisme dans notre société actuelle. On manque tellement de spiritualité, de nos jours...



Vous sentez-vous concernés par les questions sociales et politiques ?
Quelle est votre vision du monde actuel ?


Oui, bien sûr que nous sommes concernés. Nous sommes avant tout des hommes et des citoyens, avant d'être des musiciens. Et donc on est très sensibles à ce qui se passe autour de nous. Il est évident que le monde dans lequel on vit est loin d'être parfait. Cependant, rien ne sert d'être trop pessimiste. Notre époque est sombre, certes; mais il y a eu bien pire. Et qu'on le veuille ou non, il faut voir que notre société a des aspects fabuleux. On peut être à New York en cinq heures. Il y a un siècle, nos arrière grands-parents ne sortaient presque jamais de leurs villages... L'aspect qui me rebute le plus dans notre société actuelle, c'est le manque d'humanité, de chaleur... Le règne de l'artifice et du superficiel est si lourd, si pénible.


Pourquoi avoir choisi la rose noire comme emblème du groupe ?


Un des tout premiers morceaux de LUCIE CRIES s'appelait "Black Roses Field". Ce morceau est devenu "Timisoara" sur le premier maxi CD. Voila d'où vient la rose noire. Peut-être qu'aujourd'hui je ne choisirais plus ce logo, cependant.




Etes-vous satisfaits du rythme de vos dates de concert ?

On aimerait toujours faire plus de concerts, mais finalement on n'a pas trop à se plaindre : on a fait près de cent concerts en Europe (France, Belgique, Allemagne, Autriche, Italie, Espagne, Suisse, Tchéquie, Slovaquie). On adore les concerts, cela nous a permis de rencontrer plein de personnes fabuleuses. L'aspect humain est d'ailleurs le plus important pour nous dans la musique. On a désormais des amis partout en Europe grâce à elle, et on a vraiment tissé des liens très forts avec certaines personnes. J'adore l'aspect "communion" de la musique.



Quelles sont vos meilleures expériences scéniques ?

Nos meilleurs souvenirs ? Il y en a beaucoup. Notre premier concert en Italie. C'était à Pise, fin 1993, devant 800 personnes. Des gens étaient venus de toute l'Italie. Extraordinaire.
Le concert de Rome lors de la tournée de mai 1995 restera aussi dans nos mémoires. Barcelone aussi, où on a joué deux fois. On a d'ailleurs toujours reçu un accueil extraordinaire en Italie et en Espagne. Les fanzines de ces deux pays nous aiment beaucoup.



Peux-tu nous parler un peu d'Alea Jacta Est, le label que tu as fondé et grâce auquel vous vous autoproduisez ?


Alea Jacta Est a en fait trois axes principaux de travail :

-Les compilations (série des compils "L'Appel de la Muse")
-LUCIE CRIES
-D'autres groupes, dont ELLYSGARDEN

En fait, le label n'a pas été créé à l'origine pour LUCIE CRIES. Mon but était -et est toujours- de trouver un label important pour LUCIE CRIES, et de pouvoir dès lors consacrer Alea Jacta Est au développement de la scène underground New Wave/Cold/Gothique française, mais aussi d'autres pays européens, où cette scène manque de structures. Comme en Italie, en Espagne... Je sors donc des compilations qui rassemblent des groupes peu connus, mais que j'aime. Le but est de les faire connaître. Le résultat n'est pas parfait. Certes, les "Appels de la Muse" sont désormais devenus des références en France, et aussi à l' Etranger. Néanmoins, peu de groupes ayant participé aux "Appels de la Muse" ont pu réellement percer. C'est dommage.

Enfin, j'essaie de sortir des disques d'autres groupes. J'ai sorti un maxi CD 6 titres d' EVERY NEW DEAD GHOST et un album d' ELLYSGARDEN, deux groupes que j'adore. Mais ça n'a pas du tout été un succès commercial. Quoi qu'il en soit, je persiste, et vais logiquement sortir un second album d' ELLYSGARDEN fin 1995. Un album du groupe français ULTIMATOME devrait aussi voir le jour en 1996.



Eh bien, merci pour tes réponses, ainsi que pour le temps que tu y as consacré.
Quelque chose à ajouter, pour conclure ?


Battez-vous pour vos rêves !




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DISCOGRAPHIE

-MCD (EP)  "Les Saisons du Doute" 1990
-MCD (EP) "Mythes et Lumière" 1991
-MCD (EP) "Nec Pluribus Impar" 1991
-MCD (EP) "La Loi d' Avril" 1992
-CD (Album) "Res Non Verba" 1993
-CD (Album) "Semper Ad Alta" 1994
-CD "Prima Verba" 1995 (Compilation des 4 premiers mini CDs)
-CD (Album) "Nihil Ex Nihilo" 1995


Toutes les réalisations de LUCIE CRIES durant la période d'activité du groupe ont été autoproduites par le label d'Olivier Paccaud, Alea Jacta est.



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