dimanche 10 février 2019

ACCURST - Messenger of Shadows [CHRONIQUE]

ACCURST
Messenger of Shadows
CD Digipack
(Ecopack)

Aesthetic Death
2018


Lorsqu'on évoque le nom de Chypre, les premières images qui viennent en tête sont généralement celles d'une île de Méditerranée orientale au climat particulièrement aride et ensoleillé. Une île dont les étendues de terres desséchées aux teintes sablonneuses, perpétuellement cuites et recuites sous un soleil de plomb, parsemées de rares  touffes de verdure rabougries, contrastent de manière éclatante sous l'azur immaculé des cieux déjà presque asiatiques, comme avec le bleu turquoise des eaux limpides qui en baignent les côtes. Au large de la Turquie, de la Syrie et du Liban voisins, ce vestige le plus oriental du monde hellénique est  aussi un point de haute tension géopolitique. C'est en effet le 20 juillet 1974 que les forces militaires d'Ankara ont subitement procédé à l'invasion puis à l'occupation du tiers nord-est de l'île, consacrant ainsi, de facto, sa partition entre une zone autoproclamée turque, et une zone demeurée ethniquement grecque, dans ses deux tiers sud-ouest. Cela fait donc maintenant 45 ans que perdure le scabreux statu quo, sur fond de conflit larvé et de climat d'hostilité permanente entre les deux communautés chypriotes.

A priori, rien ne prédispose donc ce point chaud du Proche-Orient, écartelé entre deux identités ethno-culturelles antagonistes, ayant de surcroit géographiquement tout de l'escale touristique pour vacanciers en croisières estivales, à inspirer les arts noirs.
Et pourtant...


ACCURST, dont le nom éloquent peut se traduire en français par maudit, maléficié ou possédé, est un projet Dark Ambient né au début des années 2000 dans la partie grecque de Chypre. Messenger of shadows, le Messager des ombres, fut  enregistré courant 2016 avant de bénéficier d'une réalisation physique en 2018, et le titre même ce ce troisième album constitue à lui seul tout un programme. A vrai dire, davantage que de Dark Ambient, sans doute serait-il en fait plus  approprié de parler de Black Ambient voire d'Horror Ambient, puisque les sept plages d'atmosphères sépulcrales ici rassemblées se caractérisent avant tout par leur noirceur absolue.


Nappes de clavier irréelles, bruitages étranges et hautement anxiogènes, amplifiés par de sinistres effets de résonance, murmures inquiétants, grognements  et grondements inhumains, plaintes déchirantes d'âmes damnées, cris de souffrance lointains, mugissements lancinants, bruits de vents violents s'engouffrant dans les méandres d'on ne sait quel souterrain. Ca et là d'étranges psalmodies rituelles, quelques battements de percussion, de lugubres grincements de gongs métalliques... C'est à une véritable descente aux Enfers qu'est convié l'auditeur, à grands renforts d'ambiances ultra-oppressantes et angoissantes que l'on pourrait situer quelque part entre  les terrifiants univers littéraires d' H.P. Lovecraft, et les cauchemars cinématographiques de Clive Barker (Hellraiser).

Plutôt que de bonnes intentions, ces enfers-là sont pour le coup pavés de marqueurs identitaires et culturels intéressants, lesquels changent un peu des références démonologiques bibliques auxquelles ont sempiternellement recours tant de groupes et d'artistes. Les titres, porteurs d'un héritage mythologique appuyé, font ainsi allusion à l'Erèbe, personnification de l'obscurité des Enfers grecs, ainsi qu'au au Tartare, partie la plus terrible de ces mêmes Enfers, lieu de châtiments éternels et sorte d'enfer dans l'Enfer. Ils mentionnent également 
Melinoé, nymphe chtonienne du mythe orphique, fille incestueuse de Zeus et de Perséphone, et devenue une déesse infernale, de même que les courants incandescents du Phlégéthon, fleuve de feu liquide des Enfers. Ou encore le démon Eurynomos, invoqué dans le cadre d'un "endorcisme" -processus inverse de l'exorcisme...

Infernal, diabolique, malsain, ténébreux, apocalyptique et cauchemardesque, le monde sonore d'ACCURST, qui tient à la fois  d'IN SLAUGHTER NATIVES et de MELEK-THA, l'est assurément. Après, il ne faut pas nier le fait que s'agissant de ce type de créations,  on n'est plus véritablement dans le domaine de la musique stricto sensu, mais plutôt dans le registre de la plage ambiante,  de la bande sonore destinée à créer des atmosphères particulières, à susciter une sorte de voyage psychique, ou encore à accompagner un visuel, filmé ou autre. Il va donc sans dire qu'il est indispensable d'adopter au préalable un état d'esprit adéquat si l'on souhaite écouter un tel disque dans son intégralité, et si l'on veut avoir la moindre chance de l'apprécier à sa juste valeur. A défaut de quoi une écoute superficielle risque de s'avérer fastidieuse, paraissant pleine de dissonances et de pénibles longueurs, sans différences vraiment notables d'une piste à l'autre... Cette homogénéité apparente s'inscrit toutefois fort bien dans le concept de l'oeuvre, faisant de Messenger of Shadows un tout parfaitement cohérent. Personnellement, plusieurs écoutes attentives m'auront été nécessaires avant que cette oeuvre déroutante et difficilement accessible ne m'accroche véritablement. Honnêtement, ce n'est pas le genre d'expérimentation un rien bruitiste que j'écouterais tous les jours. Mais dans ce style, et pour peu que je me trouve dans une phase favorable de réceptivité, force est de reconnaître que c'est assez réussi. 

A votre tour de tenter l'étrange et dérangeante expérience, si le coeur vous en dit...

Hans Cany







Note : 6,5/10

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CD Digipack disponible directement via la boutique en ligne du label :
www.aestheticdeath.com : ACCURST "Messenger of Shadows" CD



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TRACKLIST

1. From the Charnel House 03:09
2. Enveloped by Erebos 06:45
3. Gazing into the Abyss (The Depths of Tartaros) 13:39
4. Endorcism - Channeling Eurynomos 04:12
5. Facing Melinoë Amidst Phlegethon's Fiery Torrents 07:06
6. Obsequies for the Apocalypse 07:29
7. Messenger of Shadows (The Abyss Gazing Back) 03:34

Durée totale : 45:54


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